Il était une fois un jeune homme, qui aimait chasser
dans la montagne. Il ramenait le gibier à sa mère et ils en faisaient de
délicieux repas. Un jour, alors qu'il se reposait à l'ombre d'un rocher, il
aperçut une ourse. Il banda son arc, visa et s'apprêta à lancer sa flèche; mais
le regard de l'ourse était tellement doux et tendre que le jeune homme resta
figé. L'ourse était belle, elle se tenait debout, les bras ouverts, comme si
elle l'attendait, comme si elle l'appelait. Le coeur du jeune homme se mit à
battre, non pas de peur, mais d'amour; alors il laissa tomber son arme et
s'approcha. L'ourse le prit dans ses bras, ils se serrèrent et s'embrassèrent
comme deux amoureux qui s'attendaient depuis toujours.
Pendant longtemps, ils vécurent ensemble dans la
montagne, et pendant longtemps il s'aimèrent. L'ourse lui montra les secrets de
la montagne, les secrets de la forêt et ses pièges, et le secret des plantes qui
guérissent et des plantes qui donnent la mort. Elle lui présenta tous les
animaux de la montagne et de la plaine, elle lui apprit à les aimer, elle leur
apprit à le protéger. Sept années s'étaient passées dans le bonheur, lorsque
l'ourse décela sur le visage de son compagnon une légère
tristesse.
- Qu'y-a-t-il mon bien-aimée ? lui
demanda-t-elle.
- Depuis sept ans, je n'ai plus de nouvelles de ma
mère. Je me demande ce qu'elle est devenue.
- Oui, je comprends. Vous les humains, même quand vous
grandissez, vous restez attachés à vos mères. Demain, si tu veux, tu iras la
voir et lui réchauffer le coeur.
Le lendemain, le jeune homme partit vers son village,
le pas léger, mais le coeur inquiet de l'accueil qui lui feraient sa mère et les
voisins après sept années d'absence inexpliquée. L'ourse sentit l'inquiétude de
son bien-aimée et décida de le suivre discrètement pour le protéger. Le jeune
homme arriva dans son village. Il se faufila jusqu'à sa maison et poussa la
porte. Sa mère, comme toutes les mères, fut transportée de joie de revoir son
fils, elle le prit dans ses bras et l'embrasse en pleurant. L'ourse, qui avait
collé son oreille contre la fenêtre, se rassura. Son compagnon était bien
accueilli, il n'était pas en danger.
- Mais où était-tu mon fils ? Pendant de longues
années, je t'ai pleuré et pendant de longues années, je t'ai
attendu.
- Ma mère, je suis marié.
- C'est une nouvelle qui réjouit mon coeur. Mais où
as-tu laissé ton épouse, mon fils ?
- Ce n'est pas une femme, c'est une
ourse.
La mère se figea...
- Une ourse, dis-tu mon fils...
- Elle est douce, elle est belle, elle est... Je
l'aime, ma mère et elle m'aime aussi !
- Ce que tu dis est impossible mon fils. Une ourse
n'est pas comme nous !
- C'est vrai, mais elle est tellement
merveilleuse.
- Tu en parles mon fils comme si elle n'avait pas de
défauts. C'est quand même une ourse, non ?
- Si tu savais mère comme elle est
parfaite.
- Cela ne se peut pas mon fils. Cherche bien. Elle a
sûrement des défauts.
Pour faire plaisir à sa mère, le jeune homme dit :
"c'est vrai qu'elle a mauvaise haleine quand elle bâille." L'ourse entendit
cette parole et son cour en fut blessé. Elle revint dans sa montagne, les larmes
aux yeux. Pendant sept jours, elle attendit, seule et triste, le retour du jeune
homme. A la fin du septième jour, il arriva gai et le coeur
léger.
- As-tu va ta mère? lui demanda
l'ourse.
- Oui ! Elle était heureuse de me revoir
!
- Lui as-tu parlé de moi ?
- Bien sûr, je n'ai fait que
cela.
- Que lui as-tu dit ?
- J'ai dit que tu étais belle et douce et que nous
nous aimions beaucoup, passionnément.
- C'est tout ?
- Oui.
L'ourse resta un moment
silencieuse.
- Tu vois la grosse pierre qui est là? Prends-la et
frappe-moi sur la tête !
- Mais pourquoi donc, mon amour
?
- Fais-le, je t'expliquerai plus
tard.
D'abord, elle insista puis elle menaça, et le jeune
homme finit par s'exécuter. L'ourse se dirigea vers la forêt, la tête couverte
de sang. Elle revint une semaine plus tard. Le jeune homme l'attendait
inquiet.
- Ma bien-aimée, où étais-tu? Comment va ta blessure
?
- J'étais partie la soigner, regarde et dis-moi si
elle n'est pas guérie.
- Elle est encore rouge et toute
enflée.
- Ce n'est rien, dit-elle, elle
guérira.
L'ourse reprit le chemin de la forêt et ne revint
qu'une semaine plus tard.
- Regarde et dis moi si ma blessure est
guérie.
- C'est extraordinaire, on ne la voit pratiquement
plus !
- Tu vois, la blessure que tu as faîte à mon corps
avec la pierre a fini par guérir, et bientôt je l'oublierai, mais celle que tu
as faite à mon coeur en disant à ta mère que j'avais une mauvaise haleine quand
je bâille, celle-là ne guérira pas...
Et l'ourse chassa le jeune homme qui revint vivre dans
son village. Il passa le reste de sa vie regretter l'ourse et à penser à elle en
se disant : "la blessure du couteau guérit un jour, celle de la parole dure
toujours". |